On jouait déjà avant ta naissance, donc on a raison

La parole à l’accusation : Christian Füller

Par • le 2/9/2016 • Entre nous

Comme je l’ai souligné dans un précédent article, le récent “Amoklauf” de Munich, ainsi que les déclarations tonitruantes du Ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière contre la violence vidéoludique, ont braqué de nouveau les projecteurs sur les “Killerspiele”. Au point que les détracteurs les plus acharnés de ces jeux, ceux qui ont milité pendant toutes ces années pour leur interdiction totale, n’hésitent plus à sortir du bois. Ils savent toutefois qu’ils sont archi-minoritaires, et que leurs revendications les plus extrêmes n’ont pratiquement aucune chance d’aboutir. Il semblerait même que par leur jusqu’au-boutisme, ils soient devenus embarrassants pour leur propre “camp”, qui n’a plus que les mots “débat”, “dialogue” et “discussion” à la bouche. Des mots qui, il est vrai, sonnent mieux à l’oreille que “verbot” (“interdiction”), renvoient une image moins négative, et permettent de gommer les excès passés, comme si ces derniers n’avaient jamais existé.

L’article dont nous vous présentons aujourd’hui la traduction appartient justement à ce courant opposé aux “killerspiele”, qui veut réactiver la “discussion” à leur sujet, et qui en a assez de se faire tourner en dérision, notamment sur les réseaux sociaux. La nouveauté vient du fait que l’auteur de cet article, le journaliste Christian Füller, ne soit pas un “membre permanent” de ce courant, mais plutôt un “compagnon de route”. En effet, la plupart des anti-“killerspiele”, qu’ils soient chercheurs, politiques ou pédagogues, s’intéressent à ces jeux dans le cadre plus global de la prévention de la violence dans la société, notamment chez les jeunes. Comme ils considèrent que la violence des médias, et tout particulièrement la violence vidéoludique, constitue l’un des facteurs contribuant à l’augmentation de la violence “réelle”, il est naturel qu’ils s’emploient à la réduire (que ce soit en restreignant la vente des “killerspiele” ou en réclamant leur interdiction pure et simple), et qu’ils en fassent un cheval de bataille.

Christian Füller

Christian Füller, quant à lui, s’est plutôt spécialisé dans les questions d’enfance, de maltraitance infantile, et d’éducation, notamment en ce qui concerne l’intrusion (voire l’invasion ?) du “numérique” dans la sphère éducative, avec le concours des pouvoirs publics. Son “intérêt” pour les jeux vidéo est, somme toute, très relatif : il ne les aborde que sous l’angle éducatif et politique. Il les considère essentiellement comme des instruments (par le biais des “serious games” ou de la “gamification”) de cette “digitalisation” de l’école , qu’il ne voit pas du tout d’un oeil favorable. Partant de là, il était inévitable qu’il n’en pense pas beaucoup de bien. Et ce ne sont pas ses quelques interactions avec le monde du jeu vidéo qui ont contribué à arranger les choses.

L’un de ses premiers contacts avec la “gamer-szene” a été provoqué par son interview du criminologue Christian Pfeiffer. Bien que cette interview se soit principalement concentrée sur la présence ou non des ordinateurs à l’école, c’est une question particulièrement mal tournée (où Füller affirmait, à tort, que “tous les perpétrateurs de tueries scolaires [avaient] joué à des FPS”) qui a valu à son auteur une volée de bois vert sur Twitter, ce qui lui a inspiré en retour un article au vitriol contre les “activistes du net”. Par la suite, Christian Füller a écrit de manière sporadique sur les jeux vidéo, soit pour leur dénier toute place à l’école (et, tant qu’à faire, leur dénier aussi l’appellation de “jeu”), soit pour se plaindre que les conférences se penchant sur ce loisir n’accueillent aucune voix critique, soit pour dénoncer le lobbying politique en faveur d’une industrie qui, selon lui, se porte suffisamment bien pour qu’on ait à en rajouter. Avec, au passage, une pique contre Dorothee Bär, Secrétaire d’État aux Transports et aux Infrastructures Numériques, principale promotrice du jeu vidéo sous toutes ses formes au Gouvernement allemand et, à ce titre, bête noire des anti-“killerspiele” (avec qui il s’est pris le bec une fois ou deux sur Twitter).

Ce qui nous amène à son dernier article en date concernant les jeux vidéo, et paradoxalement le premier article concernant les “killerspiele”, publié sur le site du magazine politique Cicero (qui est un peu l’équivalent allemand du New Yorker) peu après l’Amoklauf de Munich, les déclarations de Thomas de Maizère, et les critiques qu’elles lui ont valu. L’occasion pour Christian Füller d’appeler à un débat sur ces jeux (ainsi que sur la place du jeu vidéo en général) et de charger sabre au clair contre tous ceux qui, selon lui, se sont arrogés le monopole de ce débat, et l’empêchent de se développer.

Killerspiele : Le double langage du Gouvernement allemand

(Christian Füller, 25 Juillet 2016)

Après l’Amoklauf de Munich, le Ministre de l’Intérieur [Thomas] de Maizière a critiqué les jeux qui glorifient la violence. Il a bien raison. Seulement voilà, il devrait plutôt faire part de ses préoccupations au Conseil des Ministres : le gouvernement allemand soutient l’industrie du jeu vidéo avec beaucoup d’argent.

Scène du jeu Battlefield 3, qu’on appelle “Ego-shooter”

Suite à l’Amoklauf de Munich, la correspondante berlinoise pour [la chaîne allemande] ARD, Marion van Haaren, se demandait dans le Tagesschau : “Faut-il interdire les films et jeux vidéo glorifiant la violence ?” C’était présomptueux. Tout simplement parce que personne ne peut interdire ces jeux. Pas plus le Ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière (CDU) que la chancellière, et même l’Empereur de Chine devrait avoir beaucoup de mal à le faire. C’est dans la nature de ce qui est disponible sur Internet.

Le Ministre de l’Intérieur avait lancé le débat avec une phrase sur l’Amoklaufer, qui était aussi joueur excessif de Counter-Strike : “Il est indéniable – nous le constatons à nouveau dans le cas présent – qu’il y a une quantité insupportable de jeux qui glorifient la violence sur Internet, et qu’ils ont un effet nocif, en particulier pour les jeunes. Aucune personne raisonnable ne peut le contester.”

Le Hashtag #Killerspiele devient tendance

Peut-être qu’aucune personne raisonnable ne peut le contester. Pourtant, la moitié du Net le peut. Immédiatement après [sa déclaration], le Hashtag #Killerspiele a grimpé en première place sur le classement Twitter. Les directeurs des éditions digitales des principaux journaux se sont jetés sur leur clavier, ou ont demandé à leurs collègues de le faire, afin de critiquer de Maizière. Il semblerait que celui-ci soit un expert en voyage dans le temps, s’amuse le Süddeutsche, car il relance un débat “déclaré mort et enterré depuis longtemps”.

C’est ainsi que se déroulent les débats sur les Killerspiele depuis toujours. Dès que quelqu’un dit quelque chose contre les jeux vidéo, il est directement attaqué sur les réseaux sociaux. Souvent, les journalistes participent eux aussi aux attaques – bassement, à la manière du Net : ils se moquent, ils sont cyniques, ils tournent en dérision les critiques des FPS. “Maintenant que tout le monde en reparle, j’ai très envie de me refaire une partie de CounterStrike et/ou de Quake 3, twitte par exemple Hannes Leitlein, un collègue de Christ & Welt et Zeit Online.

Première tentative d’interdiction après Erfurt et Winnenden

Après les tueries scolaires d’Erfurt et de Winnenden, le gouvernement allemand a essayé d’interdire les soi-disant Killerspiele. En 2005, c’était même écrit dans le programme de coalition entre la CDU et le FDP. Le Net s’est bien foutu de la gueule des politiques à ce sujet. A la suite de cette affaire, un lobby de parlementaires pro-Web est apparu au Bundestag. Ils ont rallié à leur cause les chefs de partis Volker Kauder (CDU) et Birgit Homburger (FDP). Dorothee Bär (CSU) fut une pionnière, étant elle-même une gameuse enthousiaste, et à présent Secrétaire d’État au Ministère des Transports et des Infrastructures Numériques. Elle a déclaré que les jeux vidéo était un bien culturel, organisé une LAN-Party au Bundestag avec des FPS, et contribué à la naissance des Deutscher Computerspielpreis [NdT : la cérémonie allemande qui récompense chaque année les meilleurs jeux vidéo dans plusieurs catégories]. A l’époque, cette remise de prix était conditionnée : il ne devait pas y avoir d’Oscars des jeux violents, mais seulement pour les jeux possédant une grande valeur pédagogique et culturelle.

Depuis, le discours sur les soi-disant Ballerspiele [Ndt : littéralement “jeux de tir”] a radicalement changé. C’est devenu, en quelque sorte, un terrain d’expérimentation pour la digitalisation de la société. Alors qu’auparavant, le rejet était fort, aujourd’hui, on n’a plus le droit d’émettre une critique. Sur le Net, ceux qui critiquent les jeux vidéo récoltent de toute façon des volées de bois vert à longueur de temps. Mais au Bundestag aussi, le lobby pro-Internet et pro-jeux est devenu extrêmement puissant. Certains députés admettent – sous couvert d’anonymat – qu’ils n’osent guère avancer la moindre critique sur les problèmes liés au Net et aux Killerspiele. Quand le Bundestag a récemment débattu au sujet d’un rapport du Groupe Parlementaire sur les Effets des Technologies sur les “Médias Numériques dans l’Education”, les rapporteurs ont tout simplement exclu les risques. Au lieu de cela, ils ont proposé d’impliquer davantage les jeux vidéo dans les programmes scolaires.

Le problème, c’est le risque d’addiction

L’Amoklauf de Munich a remis sur le tapis la question des Killerspiele alors qu’on n’y pensait plus. Même Volker Kauder (CDU), que les gamers et apôtres du numérique croyaient être résolument de leur côté, a changé de ton. “Un jour, il faudra aussi remettre en question ces FPS”, a-t-il déclaré dans le Welt, “il y a des limites à tout.”

Cependant, on ne reparlera certainement plus d’une véritable interdiction des Killerspiele. Plus personne ne souhaite ça aujourd’hui. Et de toute façon, comment ce serait possible ? L’interdiction n’est qu’un faux adversaire créé par la communauté des joueurs et par l’Industrie afin de mieux contrôler le débat.

En réalité, il faut bien entendu parler des jeux vidéo et de leurs effets – particulièrement à l’ère de Pokemon Go et des poupées intelligentes, qui communiquent grâce à une IA et enregistrent leur environnement dans sa totalité. Le problème, c’est également le risque d’addiction. Ce n’est que récemment que les meilleurs cliniques universitaires, dotées d’ambulance consacrées aux addictions, ont rapporté au Bundestag que la dépendance aux jeux vidéo en ligne est la plus répandue parmi celles qui concernent Internet. Environ 40% des patients d’addiction à Internet proviennent de ce secteur.

Le Ministère Fédéral soutient les jeux de tir

Il serait intéressant que Thomas de Maizière cesse de s’adresser au public (pour une fois), et se mette à écouter ce qui se dit au Conseil des Ministres. On y trouve notammenht Alexander Dobrindt, Ministre Fédéral des Transports et des Infrastructures numériques, qui dépense chaque année des centaines de milliers d’euros – afin d’étendre le marché des jeux vidéo. Dorothee Bär, sa secrétaire d’État, y joue là encore un rôle clé. Lors de son mandat aux Deutscher Computerspielpreis, les critères de remise de prix ont été remodelés selon les désirs de Bär, de sorte “qu’on peut également décerner un prix à un jeu réservé aux 18 ans et plus.” En d’autres termes : un jeu vidéo contenant des représentations de violence.

Vu de près, la Secrétaire d’État a effectué un coup de maître politique. Auparavant, les appels et projets d’interdiction des Killerspiele venaient toujours de la CSU. Et c’est précisément la CSU Madame Bär qui a réussi à éponger le sang de ces jeux brutaux, en leur décernant le label de “grande valeur culturelle”. A peine ces “Oscars du jeu vidéo” ont-ils été intronisés que Bär en a rajouté une couche : à présent, on devait également décerner des prix à de “vrais jeux vidéo” – les soi-disant Killerspiele. Bär est allée au bout de sa logique. Elle a passé contrat avec l’Industrie, de sorte que le Gouvernement s’engage sur le long terme pour promouvoir les Computerspielpreis. Le montant augmente d’année en année : alors qu’il était de 280 000 euros en 2015 et de 350 000 euros en 2016, en l’an 2017 il est prévu qu’on monte à 450 000 euros.

L’Amoklauf de Munich devrait inciter au débat

Qu’on ne puisse pas interdire les jeux de tir est une chose. Mais est-ce que le Gouvernement allemand doit pour autant dépenser un million d’euros sur plusieurs années afin de soigner l’image d’une Industrie allemande des jeux vidéo en plein boom ? Est-ce qu’on doit décerner des prix à des jeux de tir ? Et pourquoi de Maizière ne dit rien sur le fait que l’État soutienne ces jeux qu’il trouve si abominables ? A moins que le Ministre de l’Intérieur n’en sache rien ?

La Secrétaire d’État Bär a atteint depuis longtemps un autre niveau. Dans son plus récent projet, elle soutient la “Stiftung Digitale Spielkultur” [NdT : littéralement, “Fondation pour la Culture vidéoludique”], afin de “dédiaboliser” les jeux vidéo – et de promouvoir cette fois-ci des jeux pour les enfants de 3 à 7 ans. Les jeux vidéo destinés aux enfants de cette tranche d’âge ne sont évidemment pas des Killerspiele, mais le plus souvent des Apps, qui tournent sur les smartphones. Cependant, les experts mettent en garde contre le conditionnement aux schémas basiques de type stimulus-réponse de ces jeux, surtout à un âge si précoce.

Il est temps d’organiser un discours sur les jeux vidéo. Le fait que les tueurs de masse aient joué de façon excessive est peut-être l’occasion de ranimer un débat qui aurait dû se tenir depuis longtemps. Mais de façon raisonnable, cette fois.

Infos sur l’auteur

Christian Füller travaille comme journaliste expert sur les questions d’éducation à l’ère du numérique. Son livre Die Revolution missbraucht ihre Kinder: Sexuelle Gewalt in deutschen Protestbewegungen [littéralement : “La Révolution abuse de ses enfants : La violence sexuelle dans les mouvements de protestation allemands”] est paru récemment. Il écrit sur le blog :  pisa-versteher.com

Remarques additionnelles (Shane_Fenton)

Une précision, tout d’abord, sur la traduction qui ne nous a pas posé de problème particulier. Conformément à mon habitude, le terme de “Killerspiel” (pluriel : “killerspiele”) n’est jamais traduit, contrairement aux deux autres mots typiquement allemands que sont “Ballerspiel” (traduit littéralement par “jeu de tir”) et “Ego-shooter” (traduit par “FPS”). La raison est que parmi ces trois termes, seul celui de “Killerspiel” présente une connotation polémique (et même diffamatoire puisqu’il s’agit littéralement de “jeux de tueur”). Pour le reste, comme d’habitude, les liens et la photo de Battlefield 3 sont d’origine. Voilà pour les détails “techniques”. Que dire à présent du contenu de l’article, et de son auteur ?

En fait, comme d’habitude avec la plupart des personnes qui vous ont été présentées dans cette série “La parole à l’accusation”, on se retrouve pris entre deux feux. Côté pile, des critiques souvent fondées et méritées, des préoccupations légitimes qui ne sont pas si éloignées des nôtres, tout cela au nom d’une cause fondamentalement juste, défendue avec une sincérité et une abnégation qui incitent, sinon à l’adhésion, au moins à la compréhension. Côté face, un ton absolument imbuvable, une morgue caractéristique de ceux qui se croient tout permis dès lors qu’ils sont sûrs d’être du côté du Bien, une absence totale d’empathie pour l’autre bord, une incapacité à se remettre soi-même en question, et une intransigeance granitique, qui coupent toute envie d’essayer de trouver un terrain d’entente. Et entre les deux, un sentiment de gâchis parce qu’une nouvelle fois, malgré quelques intuitions justes, la critique “extérieure” se montre décevante, incapable d’être à la hauteur de l’enjeu, au risque de dégoûter de l’idée même de critique.

Les intuitions justes ? Les préoccupations légitimes ? On peut facilement en trouver, ne serait-ce que dans le domaine de la “digitalisation” de l’éducation. Vouloir défendre les jeux vidéo contre des attaques qu’on estime infondées ou un traitement médiatique qu’on juge partial, c’est une chose (quand bien même ce réflexe de défense est de plus en plus anachronique). Mais vouloir, sous prétexte de les réhabiliter dans l’opinion, les promouvoir au plus haut niveau politique, ou les introduire à marche forcée à l’école (et avec eux, les tablettes et autres “objets numériques”), c’est tout à fait autre chose. Et c’est dangereux à plus d’un titre, parce que quand on veut “défendre” le jeu vidéo face aux médias non-spécialisés, il suffit de connaître les jeux dont on parle. On a l’avantage du terrain. En revanche, si on veut prétendre promouvoir le jeu vidéo à l’école, on se déplace sur un terrain radicalement différent, bien plus exigeant que le précédent, que ce soit en termes d’expérience, de connaissance, mais aussi d’enjeu et de responsabilités. Car il s’agit de former les adultes et citoyens de demain. C’est la raison pour laquelle je ne peux pas en vouloir à ceux qui se méfient d’une intrusion trop rapide et précipitée de ce loisir (et du “numérique” en général) dans les classes.

Christian Füller

Quid du ton imbuvable ? De l’absence totale d’empathie pour l’autre bord ? De l’incapacité à se remettre en question ? Nul besoin de les chercher trop longtemps, il suffit de relire l’article. A en croire Christian Füller, tout est de la faute de la méchante et multimilliardaire “Industrie” et des non moins méchants internautes. Il lui paraît complètement impossible d’envisager que ces derniers pourraient avoir, eux aussi, des raisons légitimes de réagir comme ils le font. Et pourtant, ceux qui me lisent savent à quel point je souhaite que le jeu vidéo soit soumis à la libre critique, pourvu que celle-ci soit fondée et bien informée. Ils savent aussi que je n’ai jamais hésité à m’en prendre à ma “communauté” quand celle-ci m’énervait ou me décevait, avec ses réactions mécaniques et épidermiques au-delà du pénible, ses hommes de paille et croquemitaines trop pratiques, ses réflexes de meute, qui ont fini par atteindre leur paroxysme dans la sinistre querelle du Gamergate. On fera quand même remarquer que ces réactions sont sans commune mesure avec les “moqueries cyniques” plutôt bénignes et inoffensives, dont Christian Füller se plaint dans son article. Cela dit, même en faisant abstraction de ses pleurnicheries de mauvais perdant, on peut tout à fait déplorer, d’une part, l’absence de débat sur les jeux vidéo en général et sur les “killerspiele” en particulier, et d’autre part, l’attitude défensive de la “communauté” qui effectivement se braque à la moindre tentative de critique. Faut-il pour autant prétendre que cette situation a surgi de nulle part, et que ces réflexes d’autodéfense n’ont jamais eu de fondement ni de légitimité ?

Et surtout, faut-il pour autant se permettre de réécrire l’histoire et de déformer la réalité afin d’éviter de remettre en question son propre “camp” ? Christian Füller ne manque pas d’audace, c’est un fait. Et il en faut pour aller au casse-pipe quotidiennement sur Twitter (ce faisant, il démontre bien plus de courage et de pugnacité que la plupart des anti-“killerspiele” habituels). Mais il en faut également, et il faut bien se foutre de la gueule du monde au passage, pour prétendre que “l’interdiction n’est qu’un faux adversaire créé par la communauté des joueurs et par l’Industrie afin de mieux contrôler le débat”. Outre le fait qu’il passe un peu vite sur toute une décennie (au moins) de traitement médiatique et politique effroyable, son affirmation est démentie par les publications récentes du Neue Rheinische Zeitung, qui donne la parole à deux partisans non repentis d’une interdiction totale de production et de distribution des “killerspiele”. Rappelons qu’une pétition en ce sens, reproduite pour l’occasion dans ce journal, avait recueilli plus de 8000 signatures, dont celle d’un Ministre de l’Intérieur toujours en exercice. Faut-il s’étonner après ça que de nombreux joueurs soient plus que réticents à l’idée de voir ressurgir un “débat” qui avait pour eux des allures de cauchemar ?

Pour finir, je vais reprendre ce que je disais au sujet de la critique des médias Sabine Schiffer, qui s’applique mot pour mot à Christian Füller (ça tombe bien, ils se suivent mutuellement sur Twitter, et ils font la pub l’un de l’autre à l’occasion) : “A l’en croire, le jeu vidéo se résume à ses aspects les plus controversés (“violence” et “addiction”), son “Industrie” toute entière est une pègre mangeuse d’enfants qui ne pense qu’au fric, et de fait, quiconque parle un tantinet en faveur du jeu vidéo comme média est forcément animé des pires intentions qui soient, c’est-à-dire la promotion ou l’apologie des jeux les plus violents dans le but d’assurer à “l’Industrie” de larges profits. Je parlais un peu plus haut de la légitimité de ses interrogations, mais elle n’en reconnaît aucune à ceux qu’elle critique. D’ailleurs, plutôt que les critiquer, elle les abaisse systématiquement.” Et c’est avec cette attitude belliqueuse, malveillante et imperméable à la remise en question que notre journaliste espère ” ranimer un débat qui aurait dû se tenir depuis longtemps. Mais de façon raisonnable, cette fois.” Sans voir que c’est précisément ce genre d’attitude qui a contribué à gangréner le débat, jusqu’à sa putréfaction quasi-complète.

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est joueur depuis les années 80, et joueur passionné depuis 1990. Ouais, à peu près comme tout le monde ici, quoi. Sauf qu'en plus, il cause. Beaucoup. Mais alors beaucoup. C'est pas sain pour lui qu'il cause autant. Faudrait plutôt qu'il joue.
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